Il est 19h lorsque Paul Turbier, initiateur de la "Soupe du roi" , stationne sa voiture sur le parvis de la gare Montparnasse à Paris. Une dizaine de personnes sans abri converge vers l’arrière du véhicule pour l’aider à décharger. Paul Turbier, la soixantaine, ouvre le coffre de sa Xantia et immédiatement une petite femme au manteau rouge trop long lui demande "Qu’est-ce qu’on mange de bon ?". "Du chili con carne, répond Paul, mais d’abord il y a de la soupe, c’est bon par ce temps-là". Le thermomètre est tombé à -7°C la nuit d’avant.
Deux mercredis par mois depuis cinq ans, des "royalistes catholiques" comme ils se définissent eux-mêmes, distribuent des repas chauds et des vêtements aux pauvres. On pourrait croire à une banale soupe populaire. Mais à l’arrière de la voiture de Paul Turbier on peut voir un autocollant. Un coeur vendéen sur fond de drapeau français, symbole de ralliement des nostalgiques de la royauté. "C’est un camelot du roi qui me l’a offert", explique fièrement Paul, en référence à cette organisation royaliste étudiante, réputée pour ses pratiques violentes en 1968.
Arrive ensuite Marie-Laure Cardon, la cinquantaine, chignon sous le chapeau d’hiver. Au milieu des fumets de viande et de soupe, elle déballe méthodiquement une crèche qu’elle installe sur la table des vivres. Santons, fausse paille et cierges. Tout y est pour donner une ambiance religieuse au repas qui se tiendra sous la lumière jaune des lampadaires. Marie-Laure se poste entre la table et la voiture où est accroché un calicot décoré de fleurs de lys. Il porte l’inscription "La soupe du roi".
Étendard du roi
Ces royalistes appartenant au même groupe de prière ont créé il y a cinq ans l’association "Nos seigneurs les pauvres et les malades" afin de distribuer leur nourriture légalement. Un acte militant ? Eux préfèrent parler de charité chrétienne. "Ici nous sommes tous royalistes, en principe", avoue Paul. Des militants de l’Action française se joignent parfois à la distribution de nourriture. "Mais on n’est pas là pour vendre notre royalisme. On ne trie pas les gens qui viennent manger. Le seul passeport qu’on exige c’est j’ai faim", précise Paul Turbier. Cet habitant de Rambouillet consacre son temps de loisir à la "soupe du Roi" mais pas seulement. Il rédige des billets pour la page Internet Vexilla Regis - "l’étendard du roi" en latin, une expression tirée d’un hymne religieux - qui regroupe des royalistes et des traditionalistes de tous bords, pour "lutter contre les mensonges républicains", comme ils le disent.

Paul Turbier connaît bien les gens dans la misère qui viennent à la soupe du roi. Ils sont une trentaine à être là aujourd’hui. Parmi eux, Jean-Pierre, un habitué. Il vit sous un porche dans le VI arrondissement de Paris et se rend à la soupe royaliste quand il peut. "C’est bien meilleur qu’aux Restos du coeur et il y a beaucoup moins de monde". Cet homme de 58 ans est à la rue depuis plusieurs années mais il préfère ne pas en parler. Il vient simplement se restaurer et précise : "Moi je ne suis pas royaliste". Il se souvient de la première fois qu’il est venu goûter la soupe du roi. C’était un 21 janvier, une date triste pour les monarchistes qui commémorent le jour où Louis XVI a été guillotiné. Jean-Pierre se rappelle avec amusement ses conversations avec les royalistes. "J’avais discuté avec eux. Ils croient vraiment au retour du roi ! Même les jeunes !".
"C’est du porc ça ?"
Un autre SDF s’avance alors vers Jean-Pierre. Il tient un morceau de viande au bout d’un fourchette et demande "c’est du porc ça ?" Des membres de l’association et d’autres sans abri lui répondent que non. En tant que musulman, Ali -il préfère ce pseudonyme- tente de respecter son habitude religieuse malgré le manque de nourriture. Conformément au Coran, il ne mange pas de porc. "Parfois ils en servent, mais ils sont tout de même sympa", juge Ali.
En 2007, le Conseil d’État a estimé discriminatoire la distribution de "soupe au cochon". Une association d’extrême droite, Solidarité des Français (SDF), avait en effet distribué ostensiblement des repas composés de porc pour les pauvres à Paris. Les bénévoles de la soupe du roi eux, ne sont pas aussi radicaux même si cette question ne plaît pas beaucoup à Paul Turbier. Il précise que "le Coran autorise les pauvres à manger du porc s’ils sont nécessiteux".
Le repas se termine. Il est bientôt 21h et Marie-Laure Cardon, dispose des sachets sur la table, avec l’aide de Bénédicte, une jeune fille d’une vingtaine d’années. Elles vont toutes deux distribuer des parts de galette. La galette des rois bien sûr.
Raphaël Moran
Photos : François Lafite, droit réservés.
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