Je vous parle depuis un patio à l'ombre des bananiers, des avocatiers et d’autres essences exotiques dont j’ignore le nom. Nous sommes à Trinidad, une petite ville coloniale du centre de l’île. A côté de moi, la femme de l’hôte qui nous reçoit –l’Etat autorise des particuliers à louer des chambres aux touristes moyennant une forte redevance. Elle est penchée sur un plateau d’argent à trier des grains de riz. Un à un. Elle y passera l’après-midi.
Juste derrière, une cuisine, ouverte sur le patio. Sur le robinet, deux perroquets, Lala et Lula, au regard inquiétant. Ils donnent des coups de becs dès que j’essaye de faire couler l’eau. Une ombre glisse sur le sol. C’est « Aparecida » une grosse tortue qui attrape presque à la volée les morceaux de viande que lui donne Carlos, notre hôte, écarlate, apparemment éprouvé par la préparation des langoustes.
Dans la grande pièce (70m² tout de même), qui donne sur la place principale, dorment un chien et un chat au pied des fauteuils à bascule. Malgré l’obscurité on devine des vieux transistors, réparés par le grand-père lorsqu’il ne gît pas sur son lit aux heures chaudes. Il y a aussi un magnifique secrétaire importé d’Espagne, en d’autres temps. Dessus, une Remington rouillée. Et dans le reste de la pièce : des statuettes religieuses, dont cet ange qui me salue lorsque je referme le lourd portail de la maison.
Carlos travaille aux musées des beaux-arts de Trinidad. Il rappelle fièrement que ses descendants sont parmi les premiers Espagnols à s’être installés sur l’île… Seules les images de la télévision –le présentateur est habillé comme dans Good Bye Lenin, il récite des brèves sur les « républiques sœurs » d’Amérique du sud- nous tirent de cette langueur tropicale et coloniale. A quoi bon. Ici on ne gagne rien à travailler plus… Il n’y a de toute façon pas d’engrais pour faire pousser les haricots.
La quantité de gens qui attendent sur le pas de leur porte est effrayante. On joue au domino, on se raconte les derniers ragots, on achète quelques avocats ou l'on ne fait tout simplement rien. Les cuisiniers de la chaîne de fast-food « Rápido » mettent 20 minutes pour préparer un hamburger au steack de cerf. Les paysans labourent leur champ grâce à des zébus. Et sur le bord de l’autoroute, on « tond » l’herbe à la machette.
Les femmes terminent leur phrases en vous donnant du « mi amor » du « cariño » (mon chéri) lorsque vous leur demandez votre chemin.
Je quitte ce décor digne d’un roman de García Márquez en taxi. Arnaldo nous conduit dans une voiture grise qui appartient à l’Etat. « Ici tout appartient à l’Etat, à Fidel ! ». Rires.
Caps sur un atoll du nord de l’île, le Cayo Santa María. Une entreprise espagnole y a ouvert plusieurs hôtels « tout inclus », contre le versement de 51% des bénéfices à l’Etat. Le secret de la formule ? La nuit d’hôtel coûte 140 euros, le salaire mensuel d’un employé, 25 !
Retour vers La Havane dans le bus des employés de l’hôtel. Je me fait tout petit lorsqu'un policier à la carrure d'une armoire à glace monte dans le bus. Les touristes n'ont rien à faire avec les employés, le chauffeur a fait une faveur. Mais le policier ne dit rien. Les passagers s'agitent: on boit du rhum, on fume en cachette. On drague, on s’embrasse. Les blagues fusent, totalement incompréhensibles. Et pourtant on parle espagnol.
Changement de décor en arrivant dans la capitale. On traverse un paysage urbain colonial en ruines, le quartier de Centro Habana, pour arriver dans le quartier plus moderne du Vedado. Un ami mexicain me loge dans un immense immeuble vert et blanc aux allures de livre ouvert. Une construction des années 1950 qui n’est pas sans rappeler la Cité Radieuse. A la Révolution, l’Etat n’a pas exproprié les familles qui vivaient dedans, mais beaucoup sont parties. Il y a quelques temps, on a accueilli ici les compañeros Vénézuéliens qui venaient se faire soigner. Le dernier étage est inaccessible, réservé aux antennes militaires…
Du 18e étage, les vieilles voitures américaines ont l’air de jouets. Au loin, près du bord de mer, l’immeuble – très soviétique !- des « intérêts américains » (les Etats-Unis n’ont officiellement pas d’ambassade) fait face à une marée de piliers blancs de dizaines de mètres de hauteur. Ils étaient surmontés de drapeaux destinées à masquer l’écran de l’ambassade où les Américains diffusaient de la « contre propagande ». Obama y a mis fin.
J’entame la discussion avec cet ami mexicain. Journaliste lui aussi. Il se sent bien à Cuba. Il y a trouvé une femme, qui devint vite la mère de sa fille. Pour ce journaliste qui s’est formé sur le tas, Cuba est un rêve. Ici, on a la santé, l’éducation et la culture gratuites. L’alimentation est garantie. L’insécurité n’existe pas. L’inverse du Mexique, me fait-il comprendre. Oui, il déplore les arrestations, la police tout ça. Mais bon…Dans son pays il n’aurait pas eu les moyens de faire soigner sa fille atteinte d’une grave maladie. « Ici, le système est humainement plus juste ».
La chaleur est supportable grâce aux nuages qui s’accumulent dans le ciel havanais. Je déambule en marcel –seul vêtement possible- dans le cimetière de Colomb construit au 19e siècle. Un air de Père Lachaise. Sauf que les marronniers sont des fromagers. A l’entrée, la veille Marta aux yeux adorables me raconte des histoires insolites de quelques défunts. Sur telle tombe, les enfants ont fait graver un jeu de domino en souvenir de la passion de leur mère, décédée, selon ouïe-dire, d’une apoplexie lorsqu’elle perdit pour la première fois une partie de dominos après avoir été invaincue des dizaines d’années. Sur une autre sépulture, les bustes de Modesto et Margarita. Margarita, bien que de 23 ans la cadette de Modesto, est partie la première, au début du siècle dernier. Alors tous les jours, Modesto est venu jouer les morceaux de violons préférés de sa dulcinée. Jusqu’au jour où lui aussi a été emporté. Aujourd’hui, leur épitaphe nous enveloppe d'un amour à l’eau de rose :
"Aimable passant :
Échappe-toi un temps de ce monde ingrat et dédie une pensée d’amour et de paix à ces deux êtres dont la félicité terrestre a été emportée par le destin, et dont les restes mortels reposent pour toujours dans cette sépulture, conformément à leur serment sacré. Nous te remercions depuis l’éternel. Margarita y Modesto.”
Il n'en faut pas plus pour nous transporter dans le patio de Margarita et Modesto, à trier les grains de riz dans la brise chaude d’une après-midi d’été tropical…
vendredi 3 septembre 2010
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